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[Reportage] La mémoire immortelle du «Rumble in the Jungle» de Kinshasa 1974

AFRIQUE & MONDE  /  27 Oct 2019

Le 30 octobre 1974, à Kinshasa (capitale de l’ex-Zaïre, actuelle RDC), avait lieu le combat de boxe de tous les superlatifs entre le champion du monde des lourds George Foreman et l’icône Mohamed Ali. À Aubervilliers, au club Boxing Beats, l’exposition « The Rumble in the Jungle » raconte cet affrontement hors du commun. Et 45 ans après, la magie opère toujours.

De notre envoyé spécial à Aubervilliers,

On l’a appelé « le combat du siècle », un surnom déjà utilisé avant et souvent repris depuis. Pour Mobutu Sese Seko, président du Zaïre de 1965 à 1997, c’était « un cadeau au peuple zaïrois et un honneur pour l’homme noir ». Don King, sulfureux homme d’affaires au passé lourd et artisan de l’événement, lui a trouvé le titre idéal, celui qui reste dans les mémoires et traverse les générations : « The Rumble in the Jungle », autrement dit en français « Le combat dans la jungle ».

Le 30 octobre 1974, au Stade du 20 mai (actuel stade Tata Raphaël) au bord du fleuve Congo, l’un des plus mythiques combats de boxe anglaise a eu lieu. L’Américain George Foreman, détenteur des ceintures WBA et WBC de champion du monde depuis un an et demi et sa victoire violente contre Joe Frazier, a affronté au Zaïre son compatriote Mohamed Ali. C’est l’histoire de ce combat que retrace l’exposition tout simplement intitulée « The Rumble in the Jungle », dans la salle Boxing Beats d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), au nord de Paris.

Un mythe africain et américain

« Ce combat, c’est plus qu’un combat. Sur tout le continent africain, et particulièrement en RDC, il a laissé une trace. C’est devenu un mythe », résume Bruno Scaramuzzino, fondateur et dirigeant du label B’ZZ qui a mis sur pied l’exposition. Amoureux de l’Afrique – il dénombre une centaine de voyages sur le continent –, le galeriste s’est investi pour donner naissance à cet hommage au combat qui a vu Mohamed Ali, déchu de ses titres en 1967 après son refus d’incorporation pour la guerre du Viêt Nam, remonter sur le trône dans un environnement aussi exceptionnel.

Et Bruno Scaramuzzino l’assure : la salle Boxing Beats d’Aubervilliers est l’endroit parfait. « C’est une salle historique de la banlieue. C’est bien, comme endroit, pour présenter une exposition sur Mohamed Ali et ses combats. Ça donne un sens supplémentaire », explique-t-il. Et Saïd Bennajem, l’homme à la tête de Boxing Beats, est « très fier » de voir sa salle garnie de tous ces souvenirs de Kinshasa 1974.

« Ali représente vraiment la boxe. Je suis très content que Bruno ait décidé de faire son exposition ici. C'est dans le sens : c'est une belle salle, il y a un portrait géant de Mohamed Ali dessiné sur les murs, il y a l'histoire des grands champions étalée sur les murs... C'est une grande fierté », nous confie l’homme qui a notamment coaché Sarah Ourahamoune, championne du monde et moult fois titrée, dont une médaille d’argent aux JO 2016.

« Un tableau de boxe montrant un KO de Mohamed Ali a un autre sens ici, à Aubervilliers, que dans les grands lieux de Paris. (…) C'est l'avenir du métier de galeriste. On aurait pu faire cette exposition dans une galerie traditionnelle, avec de grands murs blancs, une coupe de champagne, un jeudi soir avenue de Matignon… Mais je trouve que ça a plus de sens ici », renchérit Bruno Scaramuzzino.

Des trésors inédits à découvrir

L’histoire de ce Foreman-Ali (Foreman étant alors champion du monde en titre, l’usage veut que son nom soit cité en premier) est vieille de 45 années maintenant, mais elle ne s’efface pas. La disparition de « The Greatest » (« Le plus grand ») en juin 2016 ne l’altère pas. Au contraire, des décennies après, des reliques inédites ressurgissent dans l’exposition «The Rumble in the Jungle». C’est le fruit du travail de Bruno Scaramuzzino, qui a par exemple retrouvé la trace de Francis Matton.

Aujourd’hui octogénaire, celui qui fut photographe a vécu à Kinshasa et documenté la vie de la capitale pendant plus de 40 ans. Ainsi, Francis Matton a couvert les événements de 1974, et des photos jamais publiées jusqu’à présent sont à découvrir à Aubervilliers : Ali et Foreman au milieu des Kinois, Ali défiant Foreman sur le ring, Ali posant à côté de James Brown, l’un des invités du Festival Zaïre 1974…

Au Boxing Beats, on peut ainsi voir des photos, des peintures, des sculptures, des vidéos, des bandes-dessinées… De multiples œuvres produites par des artistes africains – noms… – et qui s’inscrivent dans la lignée de ce que fut « The Rumble in the Jungle » au milieu des années 1970. Ce fut plus qu’un simple championnat du monde de boxe. C’était l’arrivée de l’icône Ali sur la terre de ses ancêtres, où il fut accueilli comme un héros de la lutte pour les droits des Afro-Américains. C’était l’œuvre de Mobutu, désireux de redorer son image et de montrer au monde un Zaïre fort. C’était le sport-business de Don King, à coups de millions de dollars (des sommes jamais vues jusqu’alors dans la boxe).

« C'était un événement sportif, artistique, culturel et politique majeur, autour d'un mec hors du commun. (…) Tout cela a créé une aura autour de ce moment, une aura qui s'est développée, que la mémoire a transformé. C'est comme ça que se construisent les mythes », synthétise Bruno Scaramuzzino.

« C’est un devoir de remémorer ce qu’Ali et Foreman nous ont laissé »

Saïd Bennajem était encore enfant quand George Foreman et Mohamed Ali se firent face dans la nuit de Kinshasa. Leur affrontement, il le connaît bien sûr. Qui aime la boxe a forcément entendu parler du « Rumble in the Jungle ». « Parce que c’est Ali, parce que c’est Foreman, deux monstres de la boxe. Ali avec son exubérance et son histoire, Foreman le grand frappeur avec ses marteau-pilons dans les mains… On pensait que Foreman allait gagner, on le croyait imbattable. Mais Ali a eu une stratégie énorme qui a consisté à le fatiguer pendant sept rounds pour le mettre KO au huitième », raconte-t-il.

Entre le natif de Louisville, né Cassius Clay, et le peuple du pays alors connu sous le nom de Zaïre, la relation fut exceptionnelle. « Ali, bomaye ! » (« Ali, tue-le ! » en lingala), scandaient-ils à chaque apparition de l’idole. « J’adorais les Zaïrois et ils me le rendaient bien. Je n’avais jamais reçu autant d’encouragements et de témoignages d’affection. Les gens faisaient la queue dans les rues pour me voir, et j’aimais me mêler à eux, les entendre me raconter leur vie. Je passais beaucoup de temps avec eux parce que nous nous respections. Et je sais que cela mit Foreman hors de lui de constater que j’étais le champion du peuple à l’autre bout du monde », écrivait Mohamed Ali dans son autobiographie L’Âme du papillon (éditions Presses du Châtelet).

Aujourd’hui, Saïd Bennajem estime avoir « le devoir de remémorer ce qu’Ali et Foreman ont laissé à la boxe ». Peu de grands boxeurs des années 1960-1970 sont encore de ce monde. Avant Ali en 2016, Sonny Liston (1970), Jimmy Young (2005), Floyd Patterson (2006), Joe Frazier (2011) et Ken Norton (2013) sont partis. « The Greatest », décédé à l’âge de 74 ans, et « Big George », aujourd’hui âgé de 70 ans, ont contribué à l’écriture d’une grande page du noble art à Kinshasa au siècle dernier. « C’est un devoir de mémoire. Ils nous ont laissé une mission : continuer à valoriser la boxe et à former de grands champions », martèle Saïd Bennajem. « The Rumble in the jungle » s’est tenu en 1974 ; le gong final du combat sonna à la huitième reprise, mais il résonne toujours.

Avec RFI